Frehel la frêle

 

FREHEL JEUNE
FREHEL JEUNE

En 1891, à Paris, le 13 juillet et plus exactement au numéro 109 du boulevard Bessières, une petite fille toute rose (et toute nue !) voit enfin le jour : Marguerite Boulc’h, qui finira par devenir Frehel mais qui ne le sait pas encore. C’est une petite bretonne dont les très jeunes parents sont installés dans la capitale. Son père est un cheminot rendu invalide par un accident de train (on dit parfois que ça coûte un bras …) et sa mère fait la concierge le jour et le tapin la nuit. Ou l’inverse, de toute façon un escalier sert à descendre ou à monter. Cette frêle jeunesse pousse trop vite dans le plus populaire des Paris, en plein quartier breton. Adolescente, elle vendra des parfums et des crèmes en passant de maison en maison, car il n’y a pas que les politiques et les dermatologues qui vous passent de la pommade ou bien la brosse à reluire.

 

 

 

Frehel, les débuts

Et voilà qu’un beau jour, pif paf, elle tombe sur une de ces vedettes d’alors, la Belle Otero, actrice, qui admirant son allant comme son aura (ainsi que ses formes avantageuses …) lui propose derechef de mettre l’ensemble de ses talents en valeur. « Pervenche » était née, mais elle n’était pas contractuelle … elle commence à chanter au Café de l’Univers, il faut bien viser un peu haut ! Son style, cette chanson que l’on dit réaliste, misère, quartiers pauvres et populaires. Pas de place pour la mièvrerie.

Le répertoire de Frehel, tapant par conséquent plutôt dans le dur comme on dit, la fait connaître à partir de 1905, et elle devient même la première chanteuse à graver un 78 tours, en 1908 (C’est une gosse, gravé chez Odéon). Dame.

Un jeune comédien de music-hall dont on taira le nom par pure charité épouse Frehel en novembre 1907, lui fait un enfant pas que dans le dos mais aussi vite qu’il peut. Hélas, celui-ci meurt en bas âge, et le comédien sans nom (et sans moralité) la quitte quasiment illico pour une autre chanteuse, Damia, dont nous parlerons une autre fois si nous le voulons bien. Puis, refaisant sa vie comme on le dit parfois, Frehel finit par croiser la route d’un certain Maurice Chevalier (dont nous reparlerons aussi) qui la quitte fissa-fissa pour cette sacrée Mistinguett (pareil, on en reparlera plus tard). Quand même, si c’est pas de la bonne grosse poisse une vie pareille … Tout ça n’est pas bien rose, non, alors la Frehel commence à picoler de plus en plus sévèrement mais pas que, la drogue passant aussi pas loin dans le coin.

Fréhel
Fréhel

Frehel, le succès

Appelée désormais Frehel en hommage au fameux cap de « sa » Bretagne pourtant pas natale, connaissant les ivresses du succès mais pas que, elle continue d’entretenir la mélancolie de sa vie amoureuse catastrophique en succombant définitivement aux charmes fugitifs de la drogue et de l’alcool, dans lesquels elle se noie tous les jours. On retrouve notre pauvre Frehel un moment en Europe de l’Est, ou un passage en Turquie, dont elle finit d’ailleurs par être rapatriée pour la France par son ambassade, telle une épave et sans Europ Assistance, le tout en 1923.

Et pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’histoire n’est pas encore finie pour Frehel.

En 1925, c’est une renaissance de phœnix et un Olympia pour celle qu’on surnomme désormais l’« inoubliable inoubliée », et pour la plus grande joie d’un public toujours enthousiasmé par ses chansons réalistes en prise totale avec son époque. Un authentique triomphe populaire pour Frehel, et puis aussi un retour aux studios pour un deuxième disque, en 1926. Un physique pourtant aux abimes lui offre cependant des beaux rôles d’actrice au cinéma, où on retrouve Frehel dans Cœur de Lilas (1932) de Anatole Litvak avec Jean Gabin et aussi un certain Fernandel qui n’est pas encore connu, Le Roman d’un Tricheur (1936) de et avec Sacha Guitry (mais si, lui), Pépé le Moko (1937) de Julien Duvivier avec Jean Gabin et où elle chante Où est-il donc ? et puis également dans La Maison du Maltais (1938) de Pierre Chenal avec notamment Louis Jouvet, où elle joue le rôle de Rosina, tenancière …

En avril 1935, retrouvant pour un court temps le bonheur, Frehel épouse un certain Georges Boettgen, qui se révèlera être lui aussi un sinistre gigolo, et qui la laissera derechef tomber dès qu’il le pourra et il pourra beaucoup. Décidément, il n’y a pas que dans la chanson et dans la comédie que Frehel semble avoir du talent …

La java bleue

En 1939, c’est la sortie de la chanson La Java Bleue, qui sera un énorme succès. Et puis vient cette période trouble de notre histoire, dont Frehel ne sort une nouvelle fois pas totalement indemne, du fait de cette tournée en Allemagne en 1942 qui laissera quand même quelques traces indélébiles sur un CV qui était pourtant déjà pas trop mal torché …

Fréhel à la fin de sa vie
Fréhel à la fin de sa vie

En 1950, Frehel se retrouve invitée par Robert Giraud (un poète) et Pierre Mérindol (un journaliste) aux Escarpes, une ancienne salle de bal qui se trouve à deux jets de pierre de la Place de la Contrescarpe. Et puis c’est passé, Frehel disparait cette fois-ci définitivement de la vie publique, remplacée par des artistes bien plus jeunes mais tout aussi réalistes, telle une pauvre naufragée alcoolique engloutie par des flots de larmes sans fin.

Le 3 février 1951, notre Frehel meurt toute seule dans la chambre pourrie d’un hôtel de passes de la rue Pigalle, et après des funérailles réunissant quand même une foule nombreuse elle est enterrée au cimetière de Pantin.

 

Frehel, ses chansons qui ont marqué

Outre le grand succès, à savoir la Java bleue de 1939, écrite par Vincent Scotto, Koger et Renard, Frehel a connu le succès avec des chansons comme « Musette » de Jac (1928), « Comme un moineau » de Lenoir et Hel (1931), ou encore « Où est-il donc ? » de Vincent Scotto, Carol et Decaye (1936).

Pour l’époque Vincent Scotto était une référence avec ses compositions de 4 000 chansons, plus de 50 opérettes pour des Joséphine Baker ou encore des Maurice Chevaler, sans compter les musiques de films (plus de 200) dont pour Marcel Pagnol.

Depuis, de très nombreux chanteurs se sont régulièrement réclamés de la forte influence de Frehel : Charles Trenet, Mano Solo, Jacques Higelin, Serge Gainsbourg ou bien encore Renaud.

Bref, Frehel, on pourrait dire que ce n’est pas franchement La Java Bleue. Et pourtant, si.

écrit par Yves